Portrait de la jeune fille en feu

Portrait de la jeune fille en feu est un film réalisé par Céline Sciamma sorti en salles le 18 septembre 2019. Il dure 2h01 et rentre dans les genres du drame et du film d’amour. J’ai trouvé pertinent d’aborder le film par rapport à la musique, justement parce qu’il en contient très peu. La scène se passe en 1770. Une peintre, Marianne, est appelée à réaliser le portrait d’Héloïse, une jeune femme sortant du couvent et que l’on va marier. La première difficulté de Marianne est de devoir observer minutieusement Héloïse pour la peindre en secret. En effet, cette dernière refuse le mariage qui lui est imposé, et par conséquent elle refuse aussi de poser pour le portrait qui doit être fait à cette occasion. La peintre se fait passer pour une dame de compagnie et les deux femmes se rapprochent, faisant naître entre elles une histoire d’amour tragique par essence puisque le destin d’Héloïse est déjà tracé d’avance.

Ce film est bouleversant par la brutalité de la condition féminine du XVIIIe siècle qu’il dépeint. Nombreuses sont les scènes qui suscitent de l’émotion. Un riche panel de sensations peut être ressenti par le spectateur, passant par la tristesse, l’enthousiasme, la colère, la surprise ou encore l’espoir. Pourtant, cette richesse n’est pas illustrée sur le plan visuel. Au contraire, le film a une esthétique très épurée. Les décors sont sobres, les personnages peu nombreux (seulement quatre personnages, tous féminins, apparaissent plus ou moins fréquemment : Marianne, Héloïse, la domestique et la mère d’Héloïse), le cadre spatio-temporel est restreint : la scène se passe principalement dans la maison et dans la nature environnante, sur un rythme journalier pendant la majeure partie du film (c’est-à-dire pendant le séjour de la peintre chez ses hôtes). Cette esthétique épurée se retrouve aussi dans la musique. En effet, il n’y a que trois minutes de musique sur une durée de 2 heures.

Dans le cadre du dialogue entre les arts, nous allons porter notre attention sur le rôle de la musique dans ce film, pour en dégager l’intérêt artistique avec le cinéma, voire avec la peinture puisqu’il s’agit d’un thème central de Portrait de la jeune fille en feu.

La bande originale du film survient pour la première fois au bout d’1h18, soit à plus de la moitié de la durée totale. Cette musique composée par Jean-Baptiste de Laubier spécialement pour le film est une polyphonie ayant pour texte « fugere non possum » (latin), qui signifie « je ne peux pas fuir loin ». Cela se passe dans une scène où les deux héroïnes ainsi que des paysannes sont réunies un soir autour d’un feu. Héloïse et Marianne, de part-et-d’autre du feu, se jettent des regards et l’on entend un brouhaha de plus en plus fort, qui s’accorde finalement en un bourdon de quinte juste. Ce sont les autres femmes qui se mettent à chanter. Elles tapent ensuite un rythme dans leurs mains et chantent une première voix, en ajoutant progressivement une voix supplémentaire et un rythme différent, par groupe de deux femmes à chaque fois.

Dans un entretien avec Allociné, Laubier explique que la réalisatrice et lui se sont penchés sur les rythmes de danses bretonnes de l’époque (la scène se passe en Bretagne), mais ont finalement décidé de prendre des libertés : « On voulait que ce soit dansant. On voulait que ça soit en même temps assez complexe. Techniquement il y a un rythme un peu traditionnel au début, qui devient une polyrythmie minimaliste comme Steve Reich le fait par exemple ». Le compositeur a donc créé un fil rouge inattendu entre deux époques et styles différents, entre musique traditionnelle bretonne et musique contemporaine. Cela en fait un instant d’autant plus bizarre et marquant ; en plus du fait qu’étant la première musique entendue dans le film, elle fait en sorte que la scène soit importante et forte. C’est un moment crucial car à la fin de la polyphonie, la robe d’Héloïse prend feu : c’est ce qui inspirera par la suite Marianne pour peindre le Portrait de la jeune fille en feu.

Une autre apparition de la musique dans le film est lorsque Héloïse dit qu’elle va aller en écouter à l’église, qu’elle souligne le fait qu’elle n’a encore jamais assisté à un concert et qu’elle demande à Marianne de lui raconter. Cette dernière lui répond que « c’est difficile de raconter la musique », et se dirige vers le clavecin situé dans la pièce pour lui faire découvrir un passage qu’elle aime de l’Été des Quatre Saisons de Vivaldi. Elle décrit oralement la musique en même temps qu’elle la joue, comme si elle en peignait le tableau naturel. Héloïse est captivée par les images de tempête qu’elle voit en écoutant la musique et son « explication ». Il s’agit sûrement du moment du film où le lien entre musique et peinture est le plus mis en évidence.

On retrouve ce même morceau dans la scène finale, alors que les deux personnages principaux sont à l’opéra pour assister à un concert. A ce moment-là, plusieurs années se sont écoulées et Héloïse a déjà fondé une famille avec l’homme qu’elle a dû épouser. Marianne aperçoit Héloïse, mais cette dernière ne voit pas son amie. De nouveau, la musique provoque un fort impact émotionnel car elle rappelle à Héloïse le souvenir de Marianne, qui lui avait fait découvrir ce morceau. Le tout dernier plan du film est un gros plan sur le visage d’Héloïse, qui passe par toutes les émotions tandis que l’on entend la musique du concert. On peut y lire la nostalgie, la tristesse, la joie, l’angoisse, la terreur. Elle pleure et se balance légèrement au rythme de la musique. Le plan dure plus de deux minutes, le temps correspondant à tout le dernier passage de l’Été de Vivaldi. Ce long plan fixe peut évoquer la peinture, le portrait ; mais un portrait amélioré par la réalité mouvante de l’expression du visage de la jeune femme, et soutenu par le fond musical qui joue un rôle essentiel ici. Sans musique, cette scène n’aurait aucun sens, car c’est elle qui justifie les gestes et les expressions d’Héloïse à ce moment précis, et qui fait que nous, spectateurs, comprenons la scène.

Enfin, un furtif clin d’œil est lancé à la musique par la lecture d’un passage célèbre du mythe d’Orphée. Héloïse lit à Marianne et Sophie (la servante) le moment où Orphée réussit à charmer le dieu des Enfers avec sa lyre, et qu’il obtient la possibilité de faire remonter sa bien-aimée Eurydice dans le monde des vivants, à condition qu’il ne se retourne pas pour la regarder pendant tout le moment où ils parcourent le sentier. Sophie est frustrée et irritée par le fait qu’Orphée se soit retourné, mais Marianne donne son interprétation : « il a choisit le souvenir d’Eurydice plutôt que son amour » ; « il n’a pas fait le choix de l’amoureux, il a fait le choix du poète ». Ceci fait écho à la scène finale : Héloïse ne se tourne pas vers le balcon d’en face et ne voit donc pas que sa bien-aimée se trouve au même concert qu’elle. Elle fait le choix du souvenir en se laissant enivrer par la musique qui lui rappelle Marianne.

En conclusion, nous pouvons dire que, durant tout le long du film, l’apparition de la musique comme de la peinture correspond à des moments furtifs de liberté, d’évasion de l’esprit et de sublimation d’une réalité tragique. Dans leur rapport essentiel au temps, musique et cinéma se font écho et s’accompagnent harmonieusement l’un et l’autre. La musique devient une intrigue, l’intrigue devient une musique. C’est sûrement pour cette raison que l’on se passe facilement de bande musicale dans la plupart des scènes de ce film.

Camile MACINENTI

(édition : Guillaume RATIEUVILLE)

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